Lorsque des parents, alertés peut-être par un enseignant, pensent que leur enfant pourrait être précoce, se pose très vite la question : faut-il faire un test de QI ? Comment ça marche, quelles formes d’intelligences mesurent-ils et à quoi servent-ils ? Une question que se posent aussi pour eux-mêmes les adultes qui se pensent surdoués ou à haut potentiel.

« Mon enfant a été diagnostiqué précoce » : on lit souvent cette phrase sur les forums de parents d’enfants à haut potentiel. Le mot diagnostic désigne l’identification de la cause d’un problème. Au sens médical, il se rapporte à la cause d’une maladie. C’est donc un terme négatif, anxiogène, qui donne l’impression qu’être précoce serait une tare, une maladie : mieux vaut l’éviter surtout devant l’enfant, et préférer peut-être « Mon enfant a été identifié comme précoce, ou détecté précoce ».

Petite histoire des tests de QI

Intelligence et âge mental

L’idée de mesurer l’intelligence remonte à la fin du 19ème siècle avec les débuts de la psychologie scientifique. Wundt (Allemagne), Galton (Angleterre), J. Cattell (USA) cherchent des méthodes scientifiques pour mesurer les capacités sensorielles, perceptives et psychiques de l’être humain. Mais ce sont deux Français, Binet et Simon, qui proposent en 1905 le premier test d’intelligence qui fera référence, à la demande du gouvernement français. Nous sommes aux débuts de l’école pour tous. Ce premier test d’intelligence doit servir à repérer les élèves en difficulté du fait d’un retard mental. A l’époque, personne ne considère que les surdoués puissent être en difficulté… Le test de Binet et Simon évalue des capacités mentales comme la compréhension et le raisonnement. A chaque épreuve du test, correspond un âge auquel l’enfant est censé le résoudre. Si un enfant de 10 ans (âge chronologique) résout toutes les épreuves correspondant à l’âge de 12 ans, on dira que son âge mental est de 12 ans. Inversement, s’il ne réussit que les épreuves correspondant au niveau normal de 8 ans, son âge mental est défini à 8 ans.

L’invention du quotient intellectuel

Et le QI dans tout ça ? C’est William Stern qui, en 1912, a l’idée de diviser l’âge mental par l’âge chronologique, et un autre psychologique, Terman, qui aura l’idée de le multiplier par 100. Le QI (quotient intellectuel) est né. Dès lors, un enfant qui a un QI de 100 a une intelligence moyenne ou « normale » : son âge mental égale son âge chronologique. Un enfant de 10 ans qui a un âge mental de 8 ans aura un QI de 80, s’il a un âge mental de 12 ans, un QI de 12. Simple non ?

Un peu trop simple peut-être. Nous sommes encore au début du 20ème siècle, et l’approche de l’intelligence qui domine est  « unidimensionnelle » ou « unifactorielle ». C’est la vision de Binet et Simon, mais aussi celle de l’Anglais Spearman. Il postule qu’il existe un facteur général d’intelligence, qui détermine les performances de toutes les activités mentales. Il l’isole grâce à des tests statistiques, sans parvenir à expliquer à quoi correspondrait ce facteur d’intelligence : vitesse de traitement ? nombre de connexions ? mémoire de travail ? Du coup, cette approche ne permet pas d’aller très loin, ni dans la compréhension de l’intelligence, ni dans les stratégies d’apprentissage.

Les modèles de l’intelligence à plusieurs dimensions

En perfectionnant les méthodes statistiques factorielles mises au point par Spearman, d’autres chercheurs comme Thurstone, Burt et Vernon, Horn ou R. Cattell proposent des modèles à plusieurs dimensions. On se retrouve ainsi, selon les hypothèses qui sont faites et l’échantillonnage des tests, avec des modèles à 2 dimensions, à 7 dimensions, à 9 dimensions… De quoi en perdre son QI. Pour tenter de mettre tout le monde d’accord, l’Américain Carroll propose un modèle hiérarchique en plusieurs strates, dont l’une correspond au facteur d’intelligence général, et l’autre à 9 dimensions définies par Horn et Cattell. Mais personne ne peut encore expliquer ce que serait ce fameux facteur d’intelligence générale !

Le QI aujourd’hui : Les échelles de Wechsler

Naissance des échelles de QI de Wechsler

Avec la seconde guerre mondiale, les USA ont besoin de tests permettant de mesure rapidement les aptitudes des nouvelles recrues : il fallait un test d’intelligence adapté aux adultes, affranchi de la notion d’âge mental. Ce sera la trouvaille de Wechsler en 1939. Il propose une nouvelle définition du QI à partir de la notion de rang, en se servant des propriétés statistiques de la loi normale ou « courbe de Gauss » en forme de cloche. Dès lors, le QI n’est plus vraiment un quotient : il désigne en fait le rang d’un individu par rapport à une population d’âge comparable. Une personne ayant un QI de 100 se trouve exactement dans la moyenne. L’écart-type (moyenne des écarts à la moyenne) est fixé à 15. Cela veut dire que les tests sont étalonnés de manière à ce que :

– 50% des individus aient un QI entre 90 et 110
– 70% des individus aient un QI entre 85 et 115
– 95% aient un QI entre 70 et 130
– 99,5% aient un QI entre 65 et 145.

Qui est surdoué dans tout ça ? On considère en général qu’il y a surdouance ou haut potentiel (ou précocité intellectuelle, pour un enfant) à partir d’un QI de 130 sur l’échelle de Wechsler. La personne se situe alors probablement dans les 2,5% supérieurs de la population en terme de QI. Pourquoi, probablement ? Parce que même si les tests sont étalonnés pour parvenir à ce résultat, il est impossible de connaître la distribution réelle du QI dans une population tant que l’on n’a pas testé tout le monde. Enfin, la même personne aura des résultats différents aux tests de QI selon son état de vigilance, de stress, de motivation, d’attention et même selon la chance. Dès lors, inutile d’imaginer qu’un enfant est précoce avec un QI de 131, et pas précoce avec un QI de 129. Tout cela est un continuum. Les Américains parlent d’intelligence « moyenne haute » de 110 à 120, « supérieure » de 120 à 130, et « très supérieure » au-delà de 130.

Et surtout, au-delà du QI total, ce qui est intéressant, ce sont les performances aux différents éléments ou items du test – les fameux facteurs multiples de l’intelligence.

Que mesure le QI selon Wechsler ?

L’intelligence selon Wechsler (1939), c’est « la capacité d’une personne à agir en fonction d’un objectif, à penser rationnellement, et à gérer de manière efficace les relations avec son environnement ».

Le premier modèle d’intelligence à deux dimensions, celui de Burt et Vernon, distinguait un facteur verbal-éducationnel et un facteur kinesthésique-moteur. De son côté, R. Cattell distinguait l’intelligence cristallisée (mise en oeuvre de connaissances existantes, issues de l’éducation), et l’intelligence fluide (capacité de raisonner face à des problèmes nouveaux, sans utiliser de connaissances antérieures).

Wechsler va se servir de ces travaux pour définir une échelle à deux dimensions, comprenant deux sous-échelles : une sous-échelle de QI verbal, correspondant à l’intelligence cristallisée, et une sous-échelle de QI de performance, similaire à l’intelligence fluide. C’est la structure de ses premières échelles : la WISC (Wechsler Intelligence scale for Children, 1949, de 6 à 16 ans) ; la WAIS (Wecshler Adult Intelligence Scale, 1955) et la WPPSI (Wechsler Preschool and Primary Intelligence Scale, 1967, de 3 à 7 ans).

Après plusieurs révisions de ce modèle, sans cesse modifié pour mieux interpréter les résultats et suivre l’évolution de la recherche en sciences cognitives, qui étudie les fonctions mentales et l’intelligence, les échelles de Wechsler reposent aujourd’hui sur un modèle à 4 dimensions. La WISC-IV en vigueur aujourd’hui (mais une WISC-V à 5 dimensions a été publiée fin 2014 aux USA) comprend 4 sous-échelles, divisées en 10 groupes de tests standard, et 5 groupes de test facultatifs. Quelles sont-elles ?

L’Indice de Compréhension Verbal (ICV), reprend l’intelligence cristallisée de Cattell : mobilisation de connaissances verbalisables existantes. Il repose sur trois types d’épreuves :
– Similitudes : répondre à des questions comme « Une pomme et une pêche sont toutes les deux des…. ? » ou « Qu’est-ce qu’il y a de commun entre l’été et l’automne ? ».
– Vocabulaire : donner des définitions de mots de plus en plus abstraits ou complexes selon l’âge et le niveau de la personne (chien, parapluie, puis véhicule, rivalité, etc.)
– Compréhension : expliquer des situations de la vie sociale, comme « Pourquoi faut-il mettre une ceinture de sécurité ? »

Comme on le voit, cet indice de compréhension  verbale dépend des aptitudes langagières de l’enfant, il peut être chuté chez un enfant dysphasique par exemple. Et surtout, il dépend énormément du contexte social et éducationnel de l’enfant, des stimulations langagières qu’il a reçues à la maison.

L’Indice de raisonnement perceptif (IRP) se rapproche de l’intelligence fluide de Cattell. Il réside sur une évaluation non verbale de compétences qui, en théorie, ne reposent pas sur des connaissances acquises. Il comprend 3 types d’épreuves :
– Cubes : à partir d’un dessin ou d’un modèle, et avec un stocke de cubes avec des faces bicolores, l’enfant doit reproduire le modèle.
– Identification de concepts : on propose 2 à 4 lignes, sur chacun d’entre elles 3 à 4 dessins. Il s’agit de choisir sur chaque ligne un dessin, de façon à ce que les dessins choisis aient quelque chose en commun (par exemple ce sont tous des vêtements, ou des instruments pour écrire, etc.)
– Matrices : très connu et souvent présent dans les tests « populaires », non « scientifiques » de QI, ce test présente plusieurs figures (par exemple, des dominos), et demande ensuite de choisir, parmi plusieurs figures, celle qui va le mieux avec les précédentes ou complète la série. Il s’agit donc d’un raisonnement analogique visuo-spatial.

Cet indice peut être chuté chez les enfants dyspraxiques et ayant des difficultés neurovisuelles. Dans le WISC-V, l’Indice de Raisonnement Perceptif est divisé en deux facteurs, l’Indice Visuo-Spatial, plus visuel et spatial (évidemment !) et l’Indice de Raisonnement Fluide (retour à Cattell), plus conceptuel et abstrait. On peut imaginer que cela permettra d’identifier plus précisément les enfants (ou adultes) ayant des troubles très spécifiques dans le domaine visuo-spatial, et notamment certains dyspraxiques. Et l’on pourra évaluer leur « intelligence fluide » indépendamment de ce handicap particulier.

L’indice de Mémoire de Travail (IMT). Selon les dernières théories de l’intelligence, la mémoire de travail en est une composante essentielle, elle conditionne notamment les compétences attentionnelles de la personne. L’IMT est donc potentiellement chuté chez les enfants et adultes ayant des troubles de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDA/H). Cet indice mesure la capacité à conserver en mémoire à très court terme (quelques dizaines de secondes) les éléments de la tâche en cours, et les manipuler mentalement. Deux tests s’y intéressent :
– Mémoire des chiffres : répéter une série de chiffres prononcés oralement, d’abord à l’endroit, puis à l’envers.
– Séquence lettre-chiffres : on donne une séquence de lettres et chiffres mélangés et en désordre comme 3-G-2-A ; l’enfant doit les séparer et les mettre dans l’ordre, ce qui donne : 2-3-A-G ; le tout sans papier ni crayon bien sûr.

Ces tests sont essentiellement fondés sur la mémoire verbale, ce qui est un biais évident, il peut être chuté chez les enfants dyslexiques car il suppose de bien maîtriser les symboles des chiffres et des lettres. Le WISC-V l’améliore en introduisant un test de mémoire visuelle à partir d’images.

 L’indice de vitesse de traitement (IVT). Chronométré, il mesure également les capacités attentionnelles et la mémoire de travail, ainsi que les capacités d’apprentissage. Deux épreuves :
– Codes : on donne d’abord un code associant par exemple un symbole visuel et un chiffre (comme # associé à 1, ∅ associé à 2, etc. Puis on donne une ligne de ces symboles visuels, l’enfant doit écrire le plus vite possible en-dessous les chiffres correspondants.
– Symboles : on donne un ou deux symboles visuels, et la personne doit dire si ces symboles sont présents dans une ligne de symboles.

Ces épreuves, surtout la première, nécessitent de bonnes capacités de traitement visuelles, de lecture et d’écriture.

Comment interpréter un test de QI ?

On ne le dira jamais assez : seul un(e) psychologue peut interpréter un test de QI. Le chiffre total peut rassurer, s’il est élevé, lorsqu’un enfant est en difficulté scolaire ou un adulte en difficulté sociale ou professionnelle : cette difficulté n’est donc pas un signe de déficience mentale. Pour certains parents, un QI élevé peut cependant être source d’angoisse. Les spécialistes de la précocité ont tellement insisté, ces dernières années, sur les difficultés des enfants précoces qu’on finit par croire que la douance serait une malédiction. Heureusement les choses sont plus nuancées. La douance donne des atouts et parfois des handicaps. Les connaître, cela va permettre à la personne de savoir quelles cartes elle a en main face au jeu de la vie : c’est toujours mieux que de jouer à l’aveugle.

Les résultats aux différents subtests de QI vont permettre là encore de mieux identifier les points forts et faibles de l’enfant ou de l’adulte. Il est indispensable de demander au psychologue d’en donner une interprétation la plus précise possible. La passation de ces tests coûte cher : vous devez sortir de là avec des réponses à vos questions. Il est étonnant de voir sur les forums de parents d’enfants intellectuellement précoces des mamans (plus rarement des papas, eh oui) envoyer des posts comme « Mon enfant a un ICV de 129, un IRP de 98, un IMT de 115, un IVT de 112, comment interpréter des résultats ? ». On ne peut pas répondre à une telle question sans avoir vu le détail du test, sans avoir observé l’enfant, sans connaître son histoire et son tableau clinique global (autres troubles associés éventuellement, etc.). Demanderiez-vous à des amis d’interpréter vos radios du genou ?

Allez, redisons-le (on ne le redira jamais assez) : seul un(e) psychologue peut interpréter un test de QI. Connaître les composantes du test doit permettre de poser les bonnes questions au psychologue, pas d’y répondre à sa place.

Et les autres tests d’intelligence ?

Les éditeurs du test de Wechsler sont si efficaces que l’on pourrait croire que la WISC, la WAIS et la WPPSI sont les seuls tests d’intelligence qui existent. Il en existe pourtant d’autres comme le K-ABC, le BECS (Batterie d’évaluation cognitive et socio-émotionnelle), ou le NEMI-II (Nouvelle échelle métrique de l’intelligence). Il existe aussi de nombreux autres tests visant à évaluer des aptitudes plus spécifiques comme l’intelligence, sans oublier les tests psychométriques utilisés lors des recrutements, qui évaluent aussi des composantes de l’intelligence.

Sur Internet, on trouve de multiples tests de QI « grand public » : leur fiabilité n’est pas garantie. Au mieux, prenez-les comme un jeu mais n’attachez pas trop de sérieux au chiffre annoncé, d’autant que vous ne saurez que rarement quelle est l’échelle utilisée. Certains, comme les tests de la MENSA, utilisent l’échelle de Cattell, qui n’est pas « graduée » comme celle de Wechsler (un QI de 115 sur l’échelle de Wechsler équivaut à 124 sur l’échelle de Cattell !). Prudence donc.

Il existe aussi d’autres modèles de définition de l’intelligence, moins validés scientifiquement mais très populaire, comme l’intelligence émotionnelle de Daniel Goleman ou les intelligences multiples de Howard Gardner. Ce sont de très bons outils pour apprendre à se connaître, valoriser ses capacités et corriger ses points faibles.

L’intelligence finalement… c’est de savoir prendre les tests d’intelligence avec un peu de recul !

Et vous, quelle est votre expérience des tests d’intelligence ?

Avez-vous passé un test d’intelligence ? Ou votre enfant ? Etes-vous tenté ? Qu’est-ce que cette expérience vous a apporté, pourrait vous apporter ? Proposez vos commentaires, notre préféré gagnera un ouvrage sur la précocité.